15 novembre 2006
Première impression
Mardi 14 novembre, tard le soir, je sors de l'appartement pour fumer une ou deux clopes. Comme il pleut, je vais m'asseoir dans mon recoin habituel, à l'abri d'un bâtiment de la fac de musique. Je fume ma clope, réfléchis, regarde le peu que je peux voir, le reste étant caché par les arbres. Un mec s'approche... où je suis c'est comme une toute étroite voie sans issue, donc je ne peux que l'attendre. La seule fois qu'un mec est venu ici pendant que je fumais ma clope, c'était un vigile de la Javeriana, vu qu'ici, je me trouve officiellement sur le territoire des Jésuites. Mais comme celui-là il a un carton sur la tête pour s'abriter de la pluie... En fait, c'est un clochard qu'on a déjà apreçu plusieurs fois en fumant notre clope dans les escaliers, un des nombreux qui voient ta tête et qui te demandent une pièce en te déblattérant tout un discours incompréhensible pour moi. Celui-là, j'avais du mal à dire, selon ce que m'avais enseigné Togtoh (le Mongol), s'il était honnête et désemparé ou hypocrite et acteur. Enfin, étant donné qu'il te colle, qu'il nous avait suivi dans la rue quand il nous avait vu marcher jusqu'à chez nous, j'avais un mauvais a priori. Donc le voir là ne m'enchantait pas.
D'un autre côté, j'étais assis au seul endroit sec à la ronde, et ma clope était pas finie. Et puis j'allais pas partir en courant quand même, je suis éduqué... Sans compter qu'il est tout frêle le bonhomme. Et puis, je me rappelle que je rêve de pouvoir discuter avec un de ces pauvres d'argent et d'esprit. Alors je lui propose une clope, il accepte, et commence à m'expliquer que dans l'après-midi Aldo et Elisa lui avaient promis des fringues. Pour pouvoir dormir. C'est vrai qu'il est tout trempé le bonhomme. Moi je lui dis que ouais je vais voir ça, mais que pour l'instant je fume la clope que je viens d'allumer en même temps que la sienne. Et je me lance, je commence à orienter la conversation : oui alors je dit ça je dis rien, mais il me semble que vous êtes pauvre... il a pas répondu il m'écoutait. Je sais plus dans quel ordre j'ai posé les questions, mais il y a répondu : il a 60 ans, est à la rue, vit en demandant de l'argent. Ça rapporte moins que vendre quelque chose dans la rue, mais il n'a rien à vendre. Ça fait 25 ans qu'il est seul, sa femme l'a quitté et a embarqué les 3 enfants. De ceux-ci, 3 ont été tués dans le centre de Bogota par les « rateros ». Il était né à Bogota, mais après ça il est parti travailler dans une ferme dans les « llanos » (disons plaines, à l'est du pays), en fait il vivait à Villavicencio où on a été ce week end (d'ailleurs j'ai assisté à une messe de baptême, où Sammy était la marraine, ça me servira sans doute si je me mets à dire quelque trucs sur la religion ici), et travaillait à une heure de marche par un petit chemin. 10 ans, parce qu'après il est revenu à Bogota dans l'espoir de retrouver sa famille, mais non. En fait il sait bien que son fils travaille dans le centre et vit dans une petite pièce, mais je sais pas pourquoi, il reste un homme seul à la rue. Et il ne peut pas retourner dans les plaines, le patron a changé. Il dit s'intéresser à la politique, mais tout ce qu'il a pu me sortir c'est qu'il était de droite (ça m'aide pas à comprendre la vie ça... un mec sans rien qui est de droite...). Je lui demande si ça lui fout pas la haine tous ces riches, pas seulement nous les colocs mais les étudiants de la fac dans laquelle nous sommes, je sais pas ce qu'il a compris mais il me répond que lui aussi il aurait bien aimé étudier. Voilà. Je rentre et les autres me confirment qu'ils lui ont promis des fringues, alors je lui emmène une couverture et un pantalon troué à Aldo, une serviette et quelques fringues que Togtoh avait laissé. Il est bien content, il se change. On reparle pas beaucoup, c'est pas qu'on avait beaucoup parlé d'ailleurs. Je vais m'en aller, il me demande des clopes, et me dit à demain. Et... ben si vous voulez, me dit-il tout enthousiaste, un de ces jours on va marcher, dans le centre, je vous montre et tout... Ben écoute on en parle avec les autres un de ces quatre. À l'intérieur, Elisa me dit qu'elle jurerait que ce mec a fait l'objet d'un documentaire à la télé, celui d'un vagabond qui faisait guide touristique sur LA place (Bolivar) de Bogota, pour ceux qui n'avaient pas peur de lui.
Voilà. J'aurais pu vous raconter mon week end à Villavicencio, qui fut formidable, reposant, où n'on n'a pas fait la fête à proprement parler, où l'on a parlé politique avec Mariela qui a plein de choses à nous apprendre, où on a connu la famille de Sammy et assisté à un baptême à la colombienne (ce que je raconterai sans doute), mais ces quelques minutes me paraissent bien intéressantes aussi. Avec notre cher nouvel ami Fernando, nous n'avons presque pas parlé, ses réponses étaient courtes, mes questions déplacées, même si je crois qu'il est très loin d'être à ça près, et puis il est clair qu'il ne comprend que le sens littéral de mes questions (bon ça vient aussi de moi, mon acccent et mes mots saccagent toute la metacommunication...). Mais bon, ce fût la première occasion (j'espère) de parler avec « ceux que je venais voir » (je veux dire, il n'est probablement pas le plus occidentalisé des Colombiens), et elle est venue sans prévenir. Alors je suis content. Même si ça me fout un peu la haine de voir un mec comme ça. D'abord il a beau contribuer à la société du spectacle en passant à la télé, il est toujours à la rue, et ensuite, bon ben... il est clair que même s'il parle de révolution, il ne serait sans doute pas capable de théoriser plus que l'itinéraire pour aller à la Bastille. Si je parle d'un être inférieur ou de chaînon manquant, évidemment ça vous choque, mais c'est bien de cette idée que les capitalistes parlent, c'est bien la réalité qui lui correspond qui fait que lui n'a pas de travail et pas un autre.
Commentaires
Dommage que nous ne soyons pas au Mulligan's après le Quizz du mercredi, parce que j'aurais de multiples choses à te retorquer (pour le plaisir du débat... dans le fond, peut etre partageons nous ce meme angélisme naïf de bon samaritain chrétien...)
allez vas-y jérémie balance !! nous avec julia, on regardera votre débat virtuel en souriant, ça nous rappellera des bons souvenirs !!
d'ailleurs jérémie, le quizz il est le mardi pas le mercredi!!! (bon tu me diras quand vous vous lanciez dans des débats passionés sur " la comparaison entre l'allemagne des premières années du nazisme et les etats-unis d'aujourd'hui sont-ils comparables?", on était déjà mercredi...)
je vois que vous ne perdez pas le Nord... D'ailleurs puisqu'on parle du Mulligan's je voulais vous dire qu'il s'agit d'une chaîne de pubs irlandais en France... et oui, nous ne sommes pas les seuls français à connaître, je crois qu'il y en a un autre Mulligan's à Nantes, et aussi un à Paris... je demanderai confirmation à mon pote irlandais de Dalian, il a aidé à monter ces pubs.
Bizoux
Intéressant
J'ai un peu parcouru ton blog et le dernier article est très intéressant... il n'y a que la rue pour connaître une ville!
Pour les pubs Mulligan's, il y en a partout en Europe (Suisse et Hongrie...j'y ai habité).
Sinon, je serai à Bogota dès demain (11/22/06), actuellement à Miami depuis 4 mois voilà pour les présentations.
Bonne continuation
Nicolas (un ptit suisse)
Dodo
Manu... qu'est ce que tu deviens ? 2 semaines sans nouvelles, même sur msn ! Tu bosses dur ou tu fais d'autres voyages, fiesta et rencontres ?
Répond vite!
Bizoux
Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse... Car si je me souviens bien de notre dernière entrevue sur msn, nos amis sud-américains sont en vacances !
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